Vous avez sans doute déjà remarqué que le tracé de la rue Sherbrooke bifurque vers le nord dans le quartier. Cette courbe, cache une histoire de rivalités municipales, de jeux d’influence et de spéculation immobilière.
En 1911, la ville de Maisonneuve, fait modifier sa charte afin d’y inclure une clause en apparence anodine. Selon un plan de Marius Dufresne, alors ingénieur de Maisonneuve, on autorise un tracé plus au nord que celui prévu par Montréal. D’après le tracé montréalais, homologué en 1887, la rue Sherbrooke serait entrée dans Maisonneuve à la hauteur de l’actuelle rue Pierre-de-Coubertin, alors appelée Boyce.
Le projet de Dufresne emprunte plutôt le sommet de la terrasse Sherbrooke et s’harmonise avec les plans de lotissement de promoteurs fonciers comme Pierre Tétreault et Napoléon Lebrun, dont les terrains se situent plus à l’est. Cette proposition se concrétise en 1912 lorsqu’un groupe de notables montréalais pousse la législature à modifier le tracé de la rue Sherbrooke entre Aylwin et Bourbonnière afin de le raccorder au tronçon adopté par Maisonneuve. Ils y voient une occasion en or : en contrôlant les terrains situés le long du nouveau tracé, ils pourront les revendre à fort prix et réaliser un profit considérable.
Avant ces modifications, les terrains concernés valent environ 15 cents le pied carré. Ils sont finalement vendus à Montréal entre 62,5 cents et 1 dollar le pied carré. Le projet coûte au total 750 000 dollars, dont 251 046 dollars sont versés à cinq spéculateurs.
Parmi eux figure Mary Ellen Guérin, sœur du maire de Montréal James Guérin, qui reçoit 48 180 dollars. Albert E. de Lorimier, avocat du Crédit Foncier franco-canadien, obtient 35 781 dollars. Joseph Édouard Tremblay, marchand de bois d’Hochelaga, touche 89 610 dollars. Sur les 17 lots cédés par Albert E. de Lorimier, dix avaient été achetés le même jour à Joseph Édouard Tremblay, ce qui illustre les liens étroits entre les transactions.
Joseph H. Charrette, vérificateur de la Ville de Montréal, empoche quant à lui 23 987 dollars. Le notaire Henry P. Pépin reçoit pour sa part 53 488 dollars. Plusieurs contrats de vente se retrouvent d’ailleurs dans son greffe, même lorsqu’il n’est pas directement impliqué dans la transaction.
Derrière cette simple courbe de la rue Sherbrooke se profile ainsi un épisode révélateur des rapports étroits entre décisions publiques et intérêts privés, dont la trace demeure inscrite dans le paysage du quartier.
Auteur : André Cousineau
Image : Croquis du projet tel que paru dans Le pays du 19 juillet 1913
Publication originale : Facebook, Atelier d'histoire Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, 4 mars 2026
