Au début du siècle dernier, les témoignages de figures du « monde ordinaire » sont assez rares dans les journaux. C’est pourquoi celui de Damase Benoit, hôtelier à Maisonneuve pendant plus de 30 ans, dans La Presse du 6 avril 1912, est particulièrement précieux.
Né en 1839 en Montérégie, Damase Benoit grandit à Saint-Jean-Baptiste de Rouville. Selon ses dires, c’est parce qu’il « trouvait la vie dure à la campagne » qu’il quitte pour Montréal dans les années 1870. Installé brièvement dans l’est de Montréal, le Lovell nous apprend qu’il déménage dans le village d’Hochelaga, au coin des rues Notre-Dame Est et de l’avenue De La Salle au moins en 1878-1879, années où il est déjà considéré comme « hotelkeeper ». Dans l’entrevue de La Presse, le vieux Damase raconte aussi avoir payé 3000$ pour la grande bâtisse qui devient son hôtel. En plus de celui-ci, le testament de sa conjointe, Odile Desmarais, indique que le couple est aussi propriétaire de 5 lots dans la subdivision 8, soit les terrains longeant la rue Notre-Dame vers l’ouest à partir de De La Salle.
L’histoire de Benoit, comme de son hôtel, nous est surtout racontée par les journaux. On y découvre un lieu de passage et de détente pour les marchands de l’est en route vers la ville, mais aussi un personnage haut en couleur. Sa première apparition dans les journaux en 1885 est d’ailleurs assez dramatique. En pleine épidémie de variole, on annonce une « désinfection » de son hôtel, après que sa femme, sa nièce et un de ses enfants soient décédés de la maladie. On ajoute que « cette famille [...] n’a pas voulu se soumettre aux mesures d’isolation prescrites pour les malades ».
On relate aussi ses conflits en justice avec la ville de Maisonneuve, qu’il poursuit par exemple en 1893 pour dommage à sa propriété alors que des travaux relatifs au niveau des rues sont effectués. Ce n’est pas son seul ni son dernier démêlé avec la justice de Maisonneuve. Dans un autre ordre d’idées, en 1903, on recommande de parler au propriétaire de l’hôtel Benoit si on désire acheter des chèvres ou des chevaux : Damase semble être un personnage bien branché.
En 1910, le mouvement « en faveur de la tempérance » (limiter ou interdire la vente d’alcool) semble influent à Maisonneuve parce que quatre hôtels, dont celui de Damase Benoit, perdent leurs licences. Malgré un nouveau litige lié à la ville de Maisonneuve et à un avocat, auquel il refuse de payer des services juridiques (qu’il nie avoir même demandé), il n’est pas certain qu’il ait retrouvé sa licence d’hôtel pour autant. Comme en témoignent d'autres pertes de licences d’hôtel à la même période, les propriétaires doivent rapidement réorienter leurs activités commerciales. En ce sens, il est à noter qu’en 1913, l’évaluation foncière de Maisonneuve présente Benoit comme rentier, plutôt qu’hôtelier.
Damase Benoit meurt le 29 septembre 1914. Si ses funérailles ne sont pas l’occasion d’une grande célébration, pour sa fille et seule héritière, Albina, la suite ne sera pas de tout repos. Croulant sous les dettes que son père avait accumulées de son vivant, elle vend 6 lots donnant sur la rue La Salle en 1921. Ce ne sera malheureusement pas suffisant et en 1923, un jugement oblige Albina Benoit et son conjoint Wilfred Fabien à céder l’ancien hôtel, ainsi que le terrain, aux exécuteurs testamentaires des créanciers de Damase Benoit.
Auteur : Simon Veilleux
Image : Damase Benoit, le premier hôtelier de Maisonneuve. BANQ, La Presse, 6 avril 1912
Publication originale : Facebook, Atelier d'histoire Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, 5 août 2026
